( 28 juillet, 2009 )

Ma mère

Aujourd’hui, j’ai 32 ans et je pense à ma mère.

Maman, je la souciais, je le savais. 

Elle disait tendrement, en caressant mes cheveux :  « je veux vivre pour toi. Sans moi, tu serais perdue ».

Elle avait raison, Maman, sans elle je suis perdue.

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 Ma mère dans éphémer-rides tamzight

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Ma mère ne parlait pas beaucoup.

Elle semblait retenir ses mots.

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Papa était très jaloux. Je trouvais ça insupportable. Je le lui disais. Elle souriait « c’est parce qu’il m’aime, un homme qui n’est pas jaloux, c’est un homme qui ne désire pas. »
Alors je regardais ses seins généreux et lisses et je me disais qu’elle était belle, ma mère. C’est vrai que tous les hommes se retournaient sur elle. Elle semblait en être intimidée.
« Faut faire attention, un homme ne pense qu’à ça! C’est à la fille de se méfier » .
Là, je la haïssais.

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Ce que je détestais aussi chez ma mère, c’était son odeur de cuisine.
Faut dire qu’elle cuisinait tout le temps, Maman, comme si elle s’était excusée de n’avoir rien à faire là, comme si la cuisine avait été son alibi.

Pourtant, elle était bien jolie, ma mère!
Elle avait des petites rides au coin des yeux, comme les ailes d’une colombe légère et insolente.
Quand elle posait ses yeux sur moi, c’est à dire toujours, ces petites ailes de colombe se creusaient.

Je la trouvais très enfant, très fraîche, très vulnérable.
Mais, elle riait peu et jamais aux éclats.
D’ailleurs, lorsqu’elle riait,  au lieu de mettre sa main devant la bouche, comme certaines  femmes timorées,  elle cachait ses yeux, comme pour ne pas être surprise à être heureuse.

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Ma mère ne riait pas beaucoup.

Elle semblait retenir ses rêves.

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Je me souviens de la pire des humiliations. Pour nous. Pour elle.
C’était devant la porte de l’école primaire.
J’étais au CM2. Mon frère aussi.
Mon  frère était un élève inattentif et plutôt mauvais. Donc, il avait redoublé, et redoublé.
Faut dire que tout ce qui se passait à la fenêtre l’intéressait. Et les billes… surtout  les billes. Et les boulards. Il n’y avait pas plus adroit que lui pour en gagner. Par contre, les dictées, les leçons … fallait pas trop lui en demander.

Un jour, en classe, le sac de billes qui était dans son casier, est tombé.  Mon avis est qu’il était en train de les compter au lieu de suivre la leçon.
La maîtresse, furieuse,  l’a giflé. Une telle gifle que son oreille en a saigné.

Maman est venue le lendemain à la sortie. Elle s’est fâchée, comme une maman, comme une maman pas bien habillée, comme une maman presque illettrée.
« vous n’aviez qu’à le punir..le priver de récréation.. vous n’avez pas le droit de le battre.. je me plaindrai!« 
Autour les parents regardaient. Ils semblaient donner raison à la maîtresse. Mon frère  dérangeait. Il dérangeait tout le temps! Et puis Maman sentait le couscous, ou les épices, je suis sûre d’avoir entendu quelque chose comme ça!
Moi, j’étais partagée. D’accord, l’oreille avait saigné. Mais si la maîtresse était sévère, c’était pour notre bien. C’est elle qui le disait. Mes parents étaient d’accord. 

Maman avait comme envie de frapper, de hurler. Mais elle ne le montrait pas.
Et c’est là que j’ai entendu :   »Madame, je ne toucherai plus vos enfants, même pas du regard« 
L’horreur, la menace, la sanction, la condamnation!

Maman nous a pris par la main, et nous nous sommes éloignés.
Nous nous sentions honteux, honteux et sales.
J’aurais voulu tuer tous ces gens. J’aurais voulu n’être la fille de personne, la soeur de personne. J’aurais voulu… j’aurais voulu ne pas avoir peur d’être  bannie,  moi aussi. Pourquoi moi? Je n’avais rien fait!

J’ai essayé de faire diversion, de clowner un peu.
« Pas même du regard .. et les yeux … et le bec… alouette.. « 
Je sautillais
« Cesse de ricaner! C’est du mépris. Elle se fiche de moi. Elle se sait la plus forte!
Faut rien dire à Papa! Il pourrait être mauvais. Faut rien dire! Promettez! Promets!
« 

J’ai promis.
Je ne me souviens plus de ce qui s’est passé après.
Je ne me souviens que de la tristesse infinie d’une maman humiliée, la mienne.

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Elle ne parlait pas beaucoup.

Elle ne riait pas beaucoup.

Mais elle ne retenait ni ses mots, ni ses rêves.

Elle retenait ses larmes.

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Ma mère.

 

2 Commentaires à “ Ma mère ” »

  1. Matthieu dit :

    Ce qu’il y a de plus impressionnant dans ce récit ou ce témoignage, c’est le silence des gens maltraités.
    Cette mère dit bien « Faut rien dire, rien dire » La honte d’être victime. Merci Hourriya.

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    merci de votre passage et vive Bouzigues :-D

  2. jonasqueen dit :

    Très bel article et très bel hommage à ta mère! Plein de vérité sur l’enfance et les adultes!
    C’est vraiment beau!
    Amicalement, jonasqueen (tu vois, je suis venu!)

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