( 24 octobre, 2009 )

Bastien

BastienBastien est entré. Il s’est approché de moi. Il a souri.  On meurt pas pour une égratignure. Tu es bien douillette ! garcon1

Quel âne! Là, j’ai failli le haïr pour la vie. C’est vrai!  J’ai eu honte! Chacun y allait de sa compassion, de son mot gentil, de sa caresse. Pas lui.   

Il s’est approché. Tu as quel âge? Je t’ai apporté ma nintendo. J’ai fait non. Je n’en voulais pas de sa nintendo. Il pouvait se la garder. Il a ri. Comme un homme. Il riait des lèvres mais pas des yeux. Faut dire qu’il avait au moins 12 ans. 

C’était la première fois que je le voyais rire. D’ailleurs, c’était la première fois que je le voyais de près. Ses dents étaient régulières mais plus petites que les miennes. Ses lèvres aussi. Ses yeux restaient tristes. Sa peau avait la couleur du sable. Ses cheveux étaient très courts mais moins que ceux de mes frères.  

Et tout le monde est parti. Je crois. Lui seul est resté, planté là à me regarder.  Je savais bien qu’il me prenait pour une sotte. Il ne me croyait pas. Il se moquait. Ils avaient raison les garçons, il était idiot.
Qu’est-ce qui t’est arrivé? Il le savait bien. J’étais tombée devant chez son oncle. Il l’avait bien vu! Il avait vu que je ne pouvais plus bouger! Que j’étais restée allongée au sol jusqu’à ce qu’on vienne me relever! Que j’avais eu trop peur. Ou trop mal. En tous cas, que je saignais. Et pas du genou comme d’habitude. Du menton. Plutôt de la gorge, là où on peut mourir. Et même que j’aurais pu arrêter de respirer tout net. La preuve on m’a transportée comme un petit paquet. On m’a assise sur ma petite chaise. Et plein de gens sont venus me voir.
Je pleurais. Je criais …  enfin plutôt je hurlais.   Je comprenais bien que ça ne convainquait personne.  N’empêche! Tout aussi bien, j’allais mourir pour de vrai. Mes frères se faisaient gronder.  Ça prouvait bien que c’était très grave.

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Et voilà, Bastien, mon voisin, était là. 

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Bastien  ne venait qu’en été. Il passait des vacances dans la  petite maison en face de chez mes grands-parents. Il était comme moi, son frère le commandait.  Il était comme moi, il était têtu comme une mule. Il était comme moi, il ne parlait pas beaucoup. Mais lui ne pleurait jamais.
Bastien ne me voyait pas. Je crois bien qu’il ne savait même pas que j’existais. Ou très peu. En tous cas, il ne savait pas que je passais mes journées à l’observer de la fenêtre de ma chambre et à rêver de lui.
Plus tard, nous nous marierions. Il serait le papa. Je mettrais des rideaux en dentelle que je laverais chaque matin. Je lui préparerais ce qu’il aimerait le plus : de la semoule au lait avec des raisins secs. Et je me ferais belle en attendant qu’il revienne du travail. Il distribuerait le courrier. Et il me donnerait tout l’argent qu’il gagnerait.  Je ferais des économies et il serait content de moi. Pas simple!  Je comprenais qu’il serait comme papa, jamais content.  Mais ça ne faisait rien, je l’aimerais de tout mon coeur.

Bastien ne faisait pas du foot comme les autres. D’ailleurs, il ne jouait jamais. Il préférait faire des devoirs ou des dessins. Enfin,  je ne savais pas trop. Je le voyais écrire sur la table du jardin à côté de l’escalier.   Et lire.  Mes frères s’en moquaient. C’est un pédé. Je ne comprenais pas. Je savais simplement que c’était méchant et injuste. Ils étaient jaloux car Bastien, lui, était toujours propre, il ne disait pas de gros-mots, et il était beau.
Moi, ce que j’aimais chez Bastien, c’est qu’il ne cherchait pas à faire des sottises. Par exemple, quand les autres (mes frères et le sien) essayaient d’éteindre les lumières de la rue à coup de cailloux, lui les regardait appuyé contre la murette. C’était pourtant amusant. Même moi, je serais bien allée jeter des pierres.  Mais, c’était défendu.

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Et donc, après cette terrible chute de vélo, qui avait failli lui coûter la vie  (disait Mamie) Bastien est devenu mon ami. Je crois. Du moins je le suivais partout comme un petit poisson-pilote.
En réalité, c’est moi qui pilotais. Je connaissais plein de coins. Plein de mûriers sauvages. La mare. Le château. Les agneaux. Les champignons que Mamie appelait les rosés des prés. C’est lui qui me suivait.
Il m’écoutait, me conseillait, me tirait quand je n’arrivais pas à grimper, me prenait dans ses bras pour ma faire traverser le ruisseau du moulin.
Il me ramassait des framboises, me cueillait des prunes. Il venait me chercher dans la cuisine Monte, elle finit son déjeuner. D’autres fois il passait et m’attendait dans la cour. Je crois que je n’avais jamais été aussi heureuse. Tu voudras m’épouser? Il haussait les épaules.  On est trop petits.
Nous avions même inventé un jeu secret. Nous nous racontions après… quand nous serions grands. C’est moi qui racontais le plus. Je faisais l’intéressante.  J’inventais n’importe quoi.  Il rectifiait : Tu rêves, ce n’est pas ça la vie. Il devait être au moins savant.  Lui, il racontait des choses possibles.  Il serait vétérinaire. Et moi femme de ménage m’empressais-je de rajouter.  Il haussait les épaules. Toi, tu auras un bon métier. Tu seras riche.  Là,  je boudais. Je ne voulais pas être riche.  Maman disait toujours que nous étions pauvres.  Faut le dire, quelquefois  il m’énervait.

Et puis les grands ont commencé à trouver suspect que nous ne nous quittions jamais. Tu as tes frères, je ne veux plus te voir à côté. Tu vas laisser Bastien tranquille. Il est trop grand pour toi.  Même pas vrai! Mes frères étaient plus grands que lui. Et on m’obligeait à les suivre.
C’est là que j’ai commencé à vraiment l’aimer. C’était interdit. Je me faisais disputer. Donc c’était uniquement pour m’embêter.  On voulait m’empêcher d’aimer. Comme maman.  Oui!  je savais tout!  Elle aussi on l’avait grondée. Mais moi je serai libre!
 
 

D’ailleurs, l’oncle et la tante de Bastien le disaient bien Laissons les. I’ font pas d’mal!  Ah!  Et plus on me grondait, plus je l’aimais. Oh! je ne le lui disais pas, à Bastien. Mais le soir de la fête au village, nous mangions à côté, je lui ai fait un bisou sur sa joue, devant tout le monde. Arrêêêête!  qu’il a fait en regardant les autres. Je l’ai bien vu, il n’était pas en colère, juste gêné. Ce n’est pas que je voulais le fâcher.   Mais  mon coeur débordait comme le lait dans la casserole.

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Et voilà!  Sans même me dire aurevoir, un matin, il n’a plus été là.  C’est sa tante qui est venue le dire à Mamie. Elle avait un air malice en me regardant : Il est parti ton amoureux. Je me suis cachée dans la grange pour pleurer.

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Je me suis mise à tourner en rond. Je ne savais plus comment occuper mes journées.  Je n’avais plus de place dans les jeux de mes frères. D’ailleurs je n’en avais plus envie. Je me sentais sage et triste. Comme grande. Personne ne devait savoir que je mourais d’amour. Quelquefois mes yeux s’embrumaient . Qu’est-ce qu’elle a? – Elle a que le marchand de sable est passé et qu’elle a sommeil. Au lit, bébé! 

Je n’étais plus un bébé. J’étais amoureuse. J’avais un fiancé. Et personne ne le saurait!  Enfin si! Ma copine. A l’école, je lui ai tout raconté. J’ai même un peu inventé. Je lui ai fait croire qu’il me téléphonait, qu’il m’envoyait des mots d’amour. Je faisais même semblant de les cacher dans mon cartable. En plus, ma copine, ça l’intéressait  beaucoup. Je lui expliquais comment il m’avait embrassée à la fête du village. Et même comment tout le monde avait dit Ils sont si beaux ces petits.  Elle m’admirait. Ou m’enviait.  Tu as de la chance!  Oui, j’étais d’accord, j’avais beaucoup de chance. Et Bastien est devenu mon bon génie. Je travaillais pour lui. J’étais sage pour lui. Je faisais des dessins pour lui. J’apprenais mes tables pour lui. Je me coiffais pour lui. J’étais comme il aurait voulu que je sois.  Et le soir, il me tardait d’aller au lit, pour me raconter nous deux. Je ne parlais pas, je vivais avec lui. Et je m’endormais contre lui.  ************************************   

L’année d’après, j’ai fait un caprice pour retourner chez mes grands-parents. Il n’est pas venu. L’année suivante non plus. Je ne savais plus jouer. Je m’installais seule à dessiner et à lire. Et je me suis habituée. J’ai grandi. J’ai été aimée. Adrien m’a embrassée sur la bouche. Clément m’a offert une rose. Moi, je pensais à Bastien, c’est tout. J’ai appris à être belle. Je l’attendais. Papy s’amusait  Magh est promise Ça le faisait rire. Mamie se souciait  Promise? Comme tu dis, ça promet! Les chiens ne font pas des chats!  Autrement dit comme sa mère. Oui, comme maman! Et je le suivrai au bout du monde, moi aussi.

Ce n’est que trois ans après que la tante est venue m’avertir Bastien arrive ce soir, tu es contente? Si j’étais contente? Je n’en savais rien. Enfin si!  Je crois. Il ne va plus te reconnaître. Tu t’es faite belle.  C’est vrai. J’avais déjà dix ans. Il m’était arrivé plein de choses en trois ans. J’allais tout lui raconter. Et cette fois, tant pis s’il était trop timide, j’allais l’embrasser sur la bouche. Et je lui dirais un secret. Un secret grave. Il n’y a qu’à lui que je pouvais me confier. Il savait si bien écouter!  Il me consolerait. Nous déciderions ensemble de nous venger de monsieur Ch. qui avait osé…

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Le car s’est arrêté. Je me suis mise à trembler. Je scrutais. Je n’avais vu personne à la vitre. Mais il était là, j’avais vu son frère, vilain comme un pou comme disaient mes frères. J’étais d’accord.  Je n’avais pas osé mettre ma jupe rayée. Mais j’avais tressé mes cheveux pour être plus jolie. Plus douce. Plus fille. J’allais lui plaire.
Bastien est descendu. J’allais mourir. Sûr j’allais mourir. Mon coeur s’est mis à battre très très fort.
Mais au lieu d’accourir comme dans la pub à la télé, il s’est adossé à un arbre et m’a regardée. Il était sérieux. Ou triste. Ou rien. Il m’attendait. Ou peut-être pas.

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Pourquoi m’a-t-il fait penser à Napoléon, le Napoléon sur l’île de Sainte-Hélène de mon livre d’histoire? Il avait comme grossi ou rapetissé ou vieilli ou terni ou rien. Ou peut-être, c’était moi. Je ne l’ai pas reconnu. Ou si peu. 

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Je suis retournée à la ferme à travers champs, comme une voleuse, en courant, comme s’il m’avait poursuivie. Je l’avais trop attendu. Trop espéré. Trop rêvé. Trop imaginé. Ce n’était plus lui. Je ne le reconnaissais plus. Ou c’est moi que je ne retrouvais plus. Arrivée à la ferme, j’ai téléphoné à mes parents. Je ne voulais pas rester si loin d’eux. Je m’ennuyais dans ce village pourri. Je voulais partir en vacances avec eux. Fallait qu’ils viennent me chercher. Ce soir même. Ou demain tôt. 

Avant le jour. S’il te plaît! S’il te plaît! … Bastien? Quel Bastien? Ah oui, Bastien. ch’ais pas. Bah!  Il y a bien longtemps que je ne l’ai pas vu. Oui, paraît qu’il doit venir. Viens vite, papa, viens, je crois que je suis malade.

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C’est drôle, ce soir là, je ne me suis pas parlé dans mon lit avant de m’endormir.  D’ailleurs, je n’ai pas dormi.  Je me suis levée pour regarder par la fenêtre. La maison en face était dans l’ombre. Le ciel était noir et muet. 

Bastien!  Tu n’étais qu’un rêve dans ma nuit.  Mais j’ai tant aimé cette nuit là…

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Commentaires (2)

2 Commentaires à “ Bastien ” »

  1. Fatie dit :

    gentille petite histoire, houria; et la morale de l’hitoire?

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    la morale? c’est vous qui voyez

    enfin.. pour moi c’est que lorsqu’on qu’on dérive un peu.. on risque de ne pas pouvoir se raccrocher .. ou alors que je me sens très infidèle .. ou que le temps n’est pas toujours notre allié.. ou qu’il ne faut pas trop rêver.. ou qu’il faut vivre au présent et uniquement.. ou que l’imagination peut nous jouer des tours.. ou plein de choses
    ou tout simplement qu’on revit toujours les mêmes choses .. comme une roue sans fin

    merci de votre visite

    en fait ce qui a fait émergé ce petit souvenir c’est quelqu’un sur la toile qui a écrit qu’il/elle retravaillerait une pièce dont il/elle était assez fier (ière) .. et je me suis dit qu’il/elle avait tort.. qu’une oeuvre est comme son enfant.. faut l’accepter comme elle est.. faut lui faire confiance.. pire.. qu’elle n’appartient plus vraiment à l’auteur.. qu’elle elle vit au-delà de lui (mais bien sûr c’est lui/elle qui voit)

    bref .. la morale c’est à chacun de décider .. je ne suis pas un exemple de moralité :-D

    merci Fatie..

  2. Rantanplan dit :

    J’aime beaucoup… ha, le volatile volatil va encore m’accuser d’être trop consensuel… sensuel d’accord mais le reste, non ;-)

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    effet rantanplan.. j’ai relu mon texte et j’ai corrigé toutes (?) mes fautes d’orthographe.. (depuis Kouchner je fais gaffe :-D )

    merci de votre visite Rantanplan

    PS .. ha le volatile volatil.. comme il est nrv et surtout capricieux!
    c’est tout de même étrange d’exiger qu’on nous aime!

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